théâtre – création coproduction Théâtre du Beauvaisis
ou ce que vous voudrez
William Shakespeare – mise en scène Jacques Vincey
Mercredi 9, jeudi 10 et vendredi 11 décembre > 20h30


Intrigue
Le duc Orsino se pâme d’amour pour la belle et inaccessible comtesse Olivia qui ne l’aime pas et reste cloîtrée chez elle pour porter le deuil d’un père et d’un frère. Un naufrage se produit au large des côtes. Deux jumeaux, Sébastien et Viola sont séparés par la tempête et chacun croit l’autre noyé. Viola, rejetée par la mer sur les côtes d’Illyrie, adopte une tenue masculine et se fait appeler Cesario pour entrer au service du duc. Elle ne tarde pas à éprouver pour lui des sentiments tendres autant qu’ inavouables. Le duc de son côté lui porte une affection protectrice et qui ressemble fort à de l’amour, car il ne peut pas se passer de son page. Il lui confie la tâche de porter des
messages amoureux à Olivia qui les dédaigne, mais qui s’éprend de Césario…
L’intrigue secondaire a pour champ de manoeuvres la maison d’Olivia. Elle y héberge un cousin, Sir Toby Belch, vieux gentilhomme décati et débauché. Il a attiré chez sa cousine un autre gentilhomme, niais et poltron, Sir Andrew Aguecheek, à qui il fait croire que la belle et riche Olivia pourrait lui convenir, ainsi que sa dot. Il ne fait que leurrer Sir Andrew afin de le ruiner définitivement. La maisonnée est complétée par quelques domestiques, dont l’ingénieuse Maria et Malvolio, intendant du domaine, austère et ambitieux. Lui aussi aspire à la main d’Olivia. Il va tomber dans un piège tendu par ses collègues qui le ridiculisent et le font passer pour fou aux yeux de sa maîtresse. Sébastien réapparaît, conduit en Illyrie par le marin Antonio qui a pour le jeune homme une affection passionnée. La présence de Sébastien et Viola, rendus identiques, provoque des quiproquos en cascade jusqu’à ce que les jumeaux se reconnaissent. L’imbroglio amoureux trouve alors une résolution heureuse : Olivia peut transférer sur Sébastien l’amour qu’elle vouait à Viola qui, rendue à sa féminité trouve chez Orsino un écho à l’amour qu’elle lui vouait secrètement. Enfin, Sir Toby épouse Maria pour la récompenser du mauvais tour joué à Malvolio tandis que Feste, le bouffon, clôt la comédie par une chanson douce-amère.
Henri Suhamy
Shakespeare (extraits) – Éditions de Fallois, 1996
Paroles de metteur en scène

La nuit des rois se situe dans le prolongement de mes précédents spectacles qui revendiquaient la théâtralité comme un postulat de départ. Shakespeare inscrit sa «comédie des comédies » dans un pays légendaire, l’Illyrie. Il nous place d’emblée dans un espace intermédiaire entre songe et réalité – un espace de théâtre – et nous rend complices de ses personnages qui vont progressivement nous entraîner dans la fiction. Avec une liberté et une insolence jubilatoires, il saute allégrement du raffinement compassé des amoureux à la truculence rabelaisienne de la suite d’Olivia. Il nous bouscule d’un univers à l’autre. Les couleurs sont franches, saturées.
Les esthétiques et les codes de jeu s’entrechoquent. « Si la musique est nourriture d’amour, joue encore… » La célèbre réplique du Duc, qui ouvre la pièce annonce l’importance qu’auront la musique et les chansons dans cette histoire. Feste, en raison de son statut d’amuseur, en est le principal dépositaire. Mais Toby et Aguecheek chantent volontiers avec lui et Orsino est mélomane… Shakespeare, en son temps, a beaucoup pillé ses contemporains pour construire ses intrigues et les inscrire dans une réalité qui soit partagée par le plus grand nombre. Cela n’a en rien entamé de son exigence, ni écorné son génie. Son écriture embrasse toute la vie et nous invite à « faire théâtre de tout » en nous attachant à restituer cette légèreté et cette intelligence qui permettent de s’infiltrer en profondeur dans les failles et les fissures de l’âme humaine.
Jacques Vincey, Octobre 2008
LEXIQUE
par Jacques Vincey
La Nuit des Rois – Dolce vita imaginaire. Comédie de la satiété et du manque, de la mélancolie et de la fête. Chacun va vers son vertige.
Orsino (duc d’Illyrie) – Chez lui, souffrance et plaisir se côtoient.
Olivia (comtesse) – Bien plus que sa beauté ou son esprit, sa souveraine cruauté alimente la passion du duc.
Orsino et Olivia – Ils ont un côté Valmont/Merteuil qui s’en tiendraient à ne faire souffrir qu’eux-mêmes.
Malvolio (intendant d’Olivia) – Puritain qui souffre de désir.
Feste (bouffon d’Olivia) – Sans désir mais aussi sans illusion. Il est conscient du rôle qu’il joue, et du pouvoir des mots.
Illyrie (duché d’Orsino, actuelle Albanie) – Royaume plus symbolique que réel. Terre en marge du reste de l’univers, tout peut arriver, y compris le plus improbable.
Paroles de dramaturge
Le titre de la pièce est, à bien des égards, une énigme, mais il a cet attrait qu’ont souvent les choses mystérieuses. On a bien identifié que la « douzième nuit » du titre anglais renvoyait à l’Épiphanie, douze jours après Noël. Autant que la référence à la fête du calendrier chrétien, c’est la référence à la nuit qui importe ici. C’est dans l’obscurité de cette nuit d’hiver, symétrique d’une nuit d’été que Shakespeare chante ailleurs, que la confusion, le trouble, et de là le désir, deviennent possibles. On prend une fille pour un garçon (à moins que ce ne soit l’inverse), un mot pour un autre, l’écriture de la suivante pour celle de sa maîtresse. L’obscurité permet la licence. Ces inversions, ces renversements, s’inscrivent très certainement dans la logique carnavalesque qui caractérise les célébrations et le symbolisme complexe de l’Épiphanie, fête de la lumière apparue au coeur de l’obscurité. La nuit couronne rois les farceurs en même temps qu’elle asservit les grands au pouvoir de l’amour, dans une ivresse qui est celle de la fête autant que du désespoir amoureux. Le déguisement est un des motifs les plus importants mais aussi les plus étranges de la pièce. C’est le déguisement de Viola en garçon, au tout début de la pièce, qui lance la série de quiproquos sans laquelle la pièce n’existerait pas, et ce sont les retrouvailles des deux jumeaux qui permettent le dénouement.
Mais si la ligne dramatique est claire, les raisons qui poussent Viola à se déguiser en garçon sont elles, au contraire, pour le moins troubles. Ce travestissement est un acte aussi essentiel dramatiquement (sans lui, la pièce s’effondre) qu’il est inexplicable rationnellement. Pourquoi Viola se déguise-t-elle en garçon ? Aucune des pistes suggérées par la pièce ne permet tout à fait de rendre compte du mystère de ce travestissement : les chemins d’Illyrie ne sont pas si dangereux que la jeune fille doive garder son costume si longtemps… À moins que les routes d’Illyrie ne soient celles qui mènent de l’enfance à l’âge adulte, de l’amour d’un frère à celui d’un conjoint ?
C’est en tout cas dans le trouble né de cette question que Shakespeare fait affleurer certains des motifs les plus délicats et douloureux de l’oeuvre. Car pour Viola, le costume est aussi un moyen de ramener les morts, de tirer son frère des flots où elle le croit noyé : « Mon frère vit, je le sais,/ Dans mon propre miroir… » (III , 4), dit-elle, elle qui est à la fois « toutes les filles de [son] père,/ Et tous [ses] frères, aussi… » (II , 4). Le motif de la gémellité, dans La Nuit des rois, n’est pas seulement un ressort dramatique : il est la métaphore vive que le poète invente pour porter la lumière dans les coins sombres de l’identité, de l’identité sexuelle, notamment. En inventant ces
deux jumeaux aussi semblables que les moitiés d’une pomme coupée en deux, qui se ressemblent comme deux gouttes de l’eau dont ils semblent être nés, Shakespeare invite ses spectateurs dans un univers imaginaire, merveilleux, qui est peut-être justement celui d’une enfance édénique, innocente, ignorante encore du sexe et du désir qu’il engendre.
La profonde nostalgie qui se dégage de la fin de la pièce, c’est peut-être aussi la conscience chez le spectateur de cette distance avec le monde perdu de l’enfance et des contes qu’est l’Illyrie, ce monde où la mort peut être conjurée par un simple costume, où l’on perd un amour pour en retrouver un autre, ce monde qui est d’abord une scène de théâtre, pas plus, pas moins.
Vanasay Khamphommala, dramaturge
